Frisson

Juste poser les mots qui me traversent l'esprit. Et voir la tête qu'ils ont, à l'écran. Un mélange de tranches de vie et de tentatives littéraires.

dimanche 20 janvier 2008

La fuite

"Plus tard, j'ai ressenti la même ivresse chaque fois que j'ai coupé les ponts avec quelqu'un. Je n'étais vraiment moi-même qu'à l'instant où je m'enfuyais. Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs de fuite ou de fugue. Mais la vie reprenait toujours le dessus. Quand j'ai atteint l'allée des Brouillards, j'étais sûre que quelqu'un m'avait donné rendez-vous par ici et que ce serait pour moi un nouveau départ. Il y a une rue, un peu plus haut, où j'aimerais bien revenir un jour ou l'autre. Je la suivais ce matin-là. C'était là que devait avoir lieu le rendez-vous. Mais je ne connaissais pas le numéro de l'immeuble. Aucune importance. J'attendais un signe qui me l'indiquerait. Là-bas, la rue débouchait en plein ciel, comme si elle menait au bord d'une falaise. J'avançais avec ce sentiment de légèreté qui vous prend parfois dans les rêves. Vous ne craignez rien, tous les dangers sont dérisoires. Si cela tourne vraiment mal, il suffit de vous réveiller. Vous êtes invincible. Je marchais, impatiente d'arriver au bout, là où il n'y avait plus que le bleu du ciel et le vide. Quel mot traduirait mon état d'esprit ? Je ne dispose que de très peu de vocabulaire. Ivresse ? Extase ? Ravissement ? En tout cas, cette rue m'était familière. Il me semblait l'avoir déjà suivie auparavant. J'atteindrais bientôt le bord de la falaise et je me jetterais dans le vide. Quel bonheur de flotter dans l'air et de connaître enfin cette sensation d'apesanteur que je recherchais depuis toujours. Je me souviens avec une si grande netteté de ce matin-là, de cette rue et du ciel tout au bout..."

Patrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue

Quand j'ai fini ce chapitre, ma respiration était devenue haletante et mon sang tapait dans ma tête.

J'ai vécu un moment comme celui-ci, il y a presque huit ans. J'avais fui. J'avais rempli mon sac avec des habits, je l'avais posé devant moi, sur le réservoir de ma moto, et j'avais roulé en choisissant toujours les chemins qui me rapprocheraient le plus rapidement du ciel. J'avais fini au sommet du signal de Bernex, le point le plus haut de ma région. Alors, en enlevant mon casque, juste au  milieu du ciel, j'avais inspiré ma première bouffée de liberté. Je ne m'étais jamais senti autant vivre auparavant. Jamais. Depuis ce jour, je n'ai fait que de fuir. Plus rien ne m'a vraiment attaché, qu'en apparence.

Aujourd'hui, c'est comme si je retrouvais des amarres, pour la première fois. Et vraiment, j'espère, je crois, que jamais je n'aurai le besoin de couper les ponts avec quelqu'un pour sentir à nouveau l'ivresse de la vie.

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vendredi 9 novembre 2007

Tout pour la musique

Voilà, plus de message depuis déjà 15 jours, je n'ai rien vu passer. Je laisse de nouveau tomber un peu l'écriture... Mais cette fois-ci, c'est pour la bonne cause : j'ai repris la musique, comme un virus dont je serais de nouveau atteint. Deux groupes, deux ou trois répétitions par semaine qui durent jusqu'au milieu de la nuit. La journée au bureau je lutte pour ne pas m'endormir. Et aussi j'essaie de ne pas penser à toutes ces précieuses minutes où je pourrais jouer, m'entraîner, progresser vers cet idéal musical qui me trotte dans la tête. Mon saxophone me suit partout, depuis que nous avons repris une relation intime, il y a deux mois. Ce n'est plus un objet, c'est un compagnon que je chéris, je lui parle, le caresse, le déteste aussi parfois... lui adresse des prières (pour qu'il m'aide à jouer comme Charlie Parker, on peut toujours rêver). Parfois, dans la journée, j'ouvre le coffre dans lequel il dort juste pour contempler ses rondeurs argentées, jouer avec ses mécanismes, ses clés et ses clapets qui se ferment en laissant s'échapper un petit "pop" sourd et feutré. Ça me rend malade de ne pas avoir le droit d'en jouer pendant ces huit heures par jour de travaux forcés, je ne suis décidément pas fait pour la vie professionnelle. D'ailleurs, tous mes tests de personnalité que j'ai pu faire depuis mon enfance m'ont dit la même chose : je n'aurais jamais dû travailler dans un bureau. L'enfer.

Bref.


Je viens de lire que le sax était le premier instrument de PJ Harvey, et le piano, celui qu'elle apprend en ce moment. Mes deux instruments ! Désolé, je parle tout le temps d'elle en ce moment, c'est normal, je vais la voir en concert dans une semaine, alors forcément, ça me taraude. Je retrouve dans les archives des Inrocks les articles qui parlent de PJ. J'ai lu qu'elles étaient copines, Björk, Tori Amos et elle, mes trois muses, trois voix que j'écoute depuis des années, trois âmes dont j'ai parfois l'impression d'être si proche... du coup ça remue des choses dans mon inconscient et excite mon imagination ; ces dernières nuits, je fais des rêves improbables. Je bois des verres avec elles, et puis après on fait de la musique ensemble. Le trio Björk, Tori Amos PJ Harvey je vous raconte même pas comment que ça sonne trop bien. En rêve.

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jeudi 25 octobre 2007

La musique et moi

Ce soir, Brad Mehldau à la Chaux-de-Fonds, avec un couple d’amis. D’abord le trajet en train, seul, avec le dernier Tord Gustavsen Trio dans les oreilles. Le paysage vert gris défile, je ne me rappelais plus de cette impression de vitesse, la locomotive dégage une puissance prodigieuse.

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Sur mes genoux, Se Perdre, d’Annie Ernaux, je n’arrive pas à le finir. Non pas que je le trouve ennuyeux, au contraire ; dans chacune des dernières pages, je tombe sur une phrase qui m’arrête, alors je referme le livre et je retourne les mots dans ma tête jusqu’à me les approprier. Je n’avance pas.

Je tourne quand même la dernière page du livre en arrivant à la
Chaux-de-Fonds. Direction l’Heure bleue, un petit bijou de théâtre. Retrouvailles, chaleur humaine (après un froid inhumain). Mes amis sont adorables. Brad est à une table de la brasserie, ça fait toujours bizarre de se retrouver face à une personne qui est la source d’une musique devenue intime, après des heures d’écoute. On a envie de dire, je vous connais, et vous me connaissez. Mais on n’a pas le droit de prendre ce genre de raccourcis.

Le concert commence. Vue sur les mains de l’artiste, depuis le poulailler, quatrième étage. Tout de suite des frissons parcourent mon épiderme depuis mes jambes jusqu’à la base de mes oreilles.

Il y a le piano. Il y a moi. Et entre les deux, suspendue dans l’air, la musique. Une chose vibrante,  matérielle. Parfois un peu distante, parfois enveloppante. A un moment donné, j’enroule mes bras autour de ma tête. La musique agit comme une caresse. C’est exactement ça. Je me recroqueville, et la musique vient m’offrir sa tendresse. La musique, ma mère.

J’ai déjà vécu ça cette semaine. En écoutant Protection, de Massive Attack. Je me réfugie dans la douce voix de femme. Elle me souffle des mots si doux. Je ne suis plus qu’un enfant.


She's a girl and you're a boy
Sometimes you look so small, look so small
You've got a baby of your own
When your baby's gone, she'll be the one
To catch you when you fall


J’ai eu honte de cette relation avec la musique. Cette sphère qui m’entoure et qui me protège, pour un instant. J’ai eu honte de n’avoir trouvé qu’ici un endroit où me poser. J’ai eu honte de n’avoir comme épaule où me reposer que cette succession de phénomènes acoustiques. Un disque que des milliers de gens écoutent, si impersonnel. Et qui m’apporte pourtant cette sécurité et cette affection qui me font cruellement défaut.

Je me demande si un jour ça s’arrête. Si un jour on peut se poser, pour de vrai. Si un jour, on met le pied sur une terre qui ne se dérobe pas.

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mardi 23 octobre 2007

Tout à fait ça

Pour moi, l'automne n'a jamais été une saison triste. Les feuilles mortes et les jours de plus en plus courts ne m'ont jamais évoqué la fin de quelque chose mais plutôt une attente de l'avenir. Il y a de l'électricité dans l'air, à Paris, les soirs d'octobre à l'heure où la nuit tombe. Même quand il pleut. Je n'ai pas le cafard à cette heure-là, ni le sentiment de la fuite du temps. J'ai l'impression que tout est possible. L'année commence en octobre.

Patrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue.

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vendredi 19 octobre 2007

PJ Harvey encore et toujours

Parce que chez elle l’amour est désespéré et qu’il faudrait même en avoir honte. Parce que les amis sont comme des frères qui comptent par-dessus tout. Parce que parfois c’est sale et obscène, douloureux et excessif. Parce que ça sent la bière et la dernière ivresse. Parce qu’il FAUT aller jusqu’au bout pour trouver le sublime. Jusque tout au fond. Parce que c’est toujours mystérieux et spirituel. Parce que c'est gorgé de désir. Parce que la musique en est la cause. Parce que ma vie ressemble furieusement à ça en ce moment.

 

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mardi 16 octobre 2007

Il y a de l'amour dans l'air

Ce matin la boulangère avait de jolies traces de farine sur les fesses.
Et le boulanger, un drôle de petit sourire au coin des lèvres.

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dimanche 14 octobre 2007

Retenir

Il y a de ces journées qui sont si belles que tu voudrais qu'elles ne s'arrêtent jamais, alors tu trouves tous les prétextes pour éteindre la lumière le plus tard possible, le temps de trouver le moyen de transformer les instants présents en souvenirs encore tout chauds dans lesquels tu pourras puiser pendant des décennies (au moins).

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samedi 22 septembre 2007

Déclin

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En équateur, il paraît que c'est toujours comme au printemps. Moi, j'aimerais que ce soit toujours l'automne. Le soleil, le vent et la pluie, le chaud et le froid qui jouent à se poursuivre et qui laissent dans leur sillage des crépuscules à couper le souffle. Une saison pour aimer. Pour s'abriter dans des bras chauds en attendant l'hiver. Ici, il ne me manque plus qu'un océan.

Imagine.  Tu ouvres doucement un oeil. Avec la conscience qui revient, tu sens le froid matinal sur tes membres découverts, alors tu t'enfouis sous les draps, tout près du corps tout chaud qui dort encore à côté de toi. Machinalement, tu regardes le plafond et les lueurs timides qui s'y lovent. Fascinant, un plafond de chambre, à l'aube. Envoûtante, cette immobilité de laquelle tu ne voudrais jamais t'échapper. Sentir chaque seconde qui passe, tout ça de gagné sur la vie, sur la mort. Amour consommé, digéré. Même plus besoin de chercher un sens. Simplement humain, simplement animal. A l'affût de la lumière. A l'affût de ce nouveau jour qui prend tout son temps pour naître.

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mardi 24 juillet 2007

Holidays

Chacun de ses pas graciles rebondit sur la surface de l’eau, elle rit, elle laisse derrière elle un chemin de lumière, un sillon éclaboussé par les derniers rayons du dernier jour de vacances. Des voix d’enfants dans une sublime distance, ils courent tous sur ce petit lac et je m’oublie dans leur ivresse enfantine.

Il est couché contre moi et il pleure dans mon cou, bientôt à son torrent chaud se mêlent mes propres larmes, je lui dis, pendant ces trois prochaines semaines, ce qui me ferait le plus plaisir c’est que tu en aies, du plaisir, laisse-toi vivre, on ne reste pas enfant éternellement, et lui il pleure en me demandant pourquoi je ne lui ai pas dit ça plus tôt. Il me dit qu’il n’est pas un enfant normal, pas comme les autres, alors je lui dis qu’il a raison, qu’il est unique et que c’est pour ça que je l’aime. Je lui dis d’imaginer mon cœur, tu le vois ? Dedans il y a une grande partie juste pour toi, elle est toujours là, tu peux imaginer ton visage qui sourit, dans mon cœur, alors il pleure encore plus fort et il me dit qu’il ne sait pas si c’est de tristesse ou de joie.

Dans le rétroviseur il y a un visage qui dort, et puis un œil qui s’ouvre, juste une rencontre de nos regards, je lui souris, elle me répond par un éclat de ses yeux bleus en amande et tout est là, tout est dit, dans un simple jeu de lumière dans ces rétines adorées et complices.

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mercredi 4 juillet 2007

Les maux des autres

De Belle du Seigneur d'Albert Cohen, que j'ai terminé le mois passé, je retiens l'écriture virtuose, les envolées lyriques, les mots qui fusent comme des lames. Mais face à l'histoire de la passion elle-même, j'avoue être resté extérieur. Du mal à m'identifier aux extrémités masochistes atteintes par les figures du roman. Souvent, au cours de la lecture, les solutions à leur mal-être me semblaient si évidentes, je quittais alors des yeux la psychologie propre aux personnages et semblais deviner en toile de fond la volonté de l'auteur lui-même, son plaisir sadique devant ses créatures s'empêtrant dans la souffrance. On ne prend vraiment plaisir à voir s'animer des marionnettes que si les fils qui les guident sont parfaitement invisibles.

Je suis beaucoup plus atteint par Se perdre, d'Annie Ernaux, que je lis en ce moment. Le trio amour, mort, écriture, il me semble le connaître si bien, mais je ne l'avais jamais nommé. Je me rappelle ces nuits passées à désirer que la mort m'emporte, à défaut d'avoir le droit de la chercher. Et ces mots assemblés, dans mon esprit, meublant le vide des plafonds endormis. Je n'ai jamais tenu de journal, mais pour moi la rédaction intérieure est un véritable acte d'écriture : elle laisse des traces, un cheminement de pensée, même si elle finit par se tordre dans la mémoire défaillante.

Un nombre impressionnant de phrases d'Annie Ernaux que je peux prendre pour moi sans en changer un iota. Enfin, que j'aurais pu prendre. Parce que ce trio mortel, j'ai l'impression de l'avoir surmonté, ces derniers jours. Je crois que j'ai changé. Mais je ne suis pas sûr, j'ai trop souvent l'impression de ne plus être le même qu'hier. Seule l'épreuve du temps...

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vendredi 15 juin 2007

Vers neuf heures moins le quart

Un étau contre mes joues, mon ventre. Ma peau se tend, ma chair se resserre, mon être se concentre, j’existe, je palpite, jamais autant que maintenant.

Vision de son profil, vision absolue, elle attend que le feu passe au vert, son regard impassible, saisissante et parfaite immobilité. Ressac de son odeur, des rondeurs de cette nuit, du grain de sa peau. Des vagues, des vagues contre moi, je résiste à la première, la seconde me fait vaciller, la troisième m’emporte, ma substance est perdue, je ne suis plus que liquide, et sel.

Elle commence à marcher, une marée dans mon corps suit chacun de ses gestes, écho à son mouvement présent, au rythme de cette nuit. Son visage mat délayé dans les lueurs sonores et nocturnes, fourmillement de mes lèvres sur sa joue, dans les reliefs de son visage et la naissance de son buste. Je perds pied, vertiges.

Plus qu’une silhouette qui s’éloigne derrière une vitre ruisselante, un mur dissimule lentement son corps, son parapluie reste bientôt la seule trace de ses pas, une tache beige parmi d’autres couleurs dansant sous la pluie. Chaviré, ivre, fiévreux assistant aux minuscules sursauts des ronds chamarrés, moqueurs. Riez, parapluies, riez de ma misère et de mon déchirement, écorchez-moi, rongez, dévorez-moi, lentement.

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mercredi 30 mai 2007

NaCl

Habits lourds de sueur, artificielle peau froide sur mon corps qui exhale une chaleur mâtinée de sel.
Le sel de mon corps.
Tellement de sel.
Sucre dans ma bouche, dans mon encre, mon parfum.
Sel sur mon front, dans mes larmes, sur ma peau.
Pensées saturées de sel.
Invisible.
On ne goûte au sel de l'autre qu'en lui faisant l'amour.

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lundi 21 mai 2007

Après

Déjà une semaine. La douleur est toujours là, elle frotte contre moi son long corps froid et lisse, parfois disparaît un moment, puis revient me harceler jusqu'aux larmes. Le mal a été si violent qu'il m'a laissé des courbatures partout dans le corps.

Je ne cherche pas à savoir si il y a un sens, si il y a une justice. Il n'y en a pas.

Mon frère. J'aimerais juste savoir s'il est ailleurs, s'il est par ici, s'il existe encore quelque part. S'il a entendu les mots que je n'ai pas pu lui dire à temps. S'il a senti mes caresses dérisoires sur sa peau froide et violacée. S'il a reçu un peu de l'amour immense que je lui portais.

Ce matin une aube aurifère m'éblouissait, réfléchie dans le rétroviseur. Projetées parmi la lumière jaune et pure, j'ai cru déceler de nouvelles promesses, et j'aurais bien voulu croire en elles. Pas tout de suite, je me méfie encore d'Elle, la Vie, tyran généreux mais impitoyable, il me faudra du temps pour retrouver ma confiance.

Et si je peux me permettre... Vous, n'attendez pas demain pour dire tout votre amour à ceux que vous aimez.

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lundi 23 avril 2007

Bonnie Prince Billy

Il y avait déjà que je venais de passer encore un délicieux week-end avec mes anges et que je portais encore dans ma chair l'empreinte de leurs yeux clairs et de leurs sourires tendres.

Il y avait déjà de se retrouver dans ce lieu un dimanche soir, on était parti comme on part en vacances, et arrivé dans une petite maison dans la prairie, je n'aurais pas été étonné de voir un Charles Ingalls suisse allemand venir s'installer au comptoir pour se désaltérer après une journée passée aux champs. Des cris d'enfants, des arbres en fleurs, l'haleine chargée de la campagne et des sourires partout sur les lèvres.

Il y avait déjà d'être avec des personnes que j'aime, présences douces et précieuses.

Il y a eu cet homme qui a chanté tout près de nous, j'ai été surpris dès le moment où il a commencé à toucher sa guitare, il a allumé quelque chose au fond de mes tripes, d'abord un brasier, la musique m'est arrivée dessus comme un nuage chaud et plein de sensations agréables ; après une chanson, j'avais l'impression d'avoir vécu l'intensité d'un concert entier, et après la troisième j'ai pensé comme mon voisin que tout avait été dit, que je venais de vivre la plus belle expérience musicale de ma vie et qu'il n'y avait plus qu'à rentrer chez soi pour garder cet instant bien au chaud,
précieusement. Mais le bonhomme n'en avait pas fini avec nous, le brasier est devenu braise, et par sa voix immense, par ses gestes ronds et grâcieux de sa main sur ses cordes, le caillou brut et brûlant s'est sculpté au fil des minutes, s'affinant jusqu'à me laisser retrouver mes esprits, la conscience de mon corps et de ce qui m'environnait que l'instant rendait intime, les lumières rouge et verte dans le plastique distordu des bouteilles d'eau posées à terre, le manche de la basse qui me caressait parfois l'épaule, le sourire de mes comparses que je prenais plaisir à observer du coin de l'oeil, les contours des visages des musiciens.

Puis je me suis dit que j'avais furieusement envie de vivre, de chercher encore cette beauté partout, et sachant qu'il était parfois possible de toucher à l'absolu, même si cela devait être rare, j'essaierai encore, et encore.

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dimanche 22 avril 2007

En quatre lettres (variations sur le même thème)

Il est facile de se mettre en danger quand il fait beau me mettre en danger c'est toujours ce que je cherche à faire me déstructurer ne jamais adhérer à rien complètement ne pas avoir de fond embrasser toutes les causes faire vaciller mes certitudes ça fait longtemps que je ne sais plus qui je suis du vent derrière la belle façade d'une apparente sagesse seulement parfois je laisse entrevoir ma folie à l'autre souvent l'autre a peur alors je referme vite mon squelette anguleux sur ma sphère de vide il est facile d'être heureux et libre sous le soleil c'est ce que je me dis sur cette terrasse après avoir arpenté le bitume et la terre je marchais sans sentir la distance le temps le poids de mon corps dans mes yeux devenus verts sans fond s'immergent encore de longues perspectives je suis heureux je le pense le vent et la lumière chaude sur mon visage le charivari des oiseaux la vibration de la vie c'est facile si facile quand le ciel est bleu le ciel justement se couvre et je ne peux m'empêcher de me demander si ça va durer encore longtemps jusqu'au jour où il y aura de la pluie ou en novembre ou quand je serai vraiment seul tu sais quand il n'y aura rien de prévu pour plus tard ou quand j'aurai épuisé toutes mes envies je pense que le temps viendra

bien qu'aujourd'hui j'aurais tendance à me croire à l'abri à croire que je sais être heureux en n'attendant rien de personne ou plutôt que je sais tout attendre je ne peux toutefois pas me retenir de douter quand je vois le gris tarir la ville douter que j'aurai encore assez de ressources pour tenir la barre quand valsera tout ce que j'aurai envoyé valser

puis

rappel que quoi qu'il arrive je tiendrai toujours en deux fois deux quatre lettres la dernière chose en laquelle je tiens dur comme fer quand ils viennent se serrer contre moi dans la grâce dans l'évidence quand je la retrouve au matin qui ronfle bruyamment sur mon torse elle a pris ses peluches une dans chaque main a traversé l'appartement obscur s'est couchée sur moi pendant mon sommeil alors quand j'ouvre l'œil mon nez dans ses cheveux j'étouffe dans son cou une larme silencieuse ils ne la sentent jamais la larme ineffable qui me fait sentir le fond sentir que j'ai pied et à ce moment précis je peux dire mais seulement à ce moment, qui je suis, en quatre lettres

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mardi 10 avril 2007

Arrêt

Sur les pierres, tout en continuant de marcher sous les arbres immenses, j'ai commencé à lire les inscriptions, ce que je n'avais jamais fait je crois. Je ne me souviens d'ailleurs plus de la dernière fois que j'avais parcouru les allées d'un cimetière. Des mots touchants, à papa et maman, vous étiez la bonté même, ou tendrement, toujours dans mon souvenir. La mort est partout autour, et pourtant, la mort est légère, elle n'est plus vêtue que de la soie fragile et translucide des bons souvenirs.

J'ai rejoint le petit groupe de personnes assemblées au bout de l'allée et attendu que ma collègue soit seule pour aller l'embrasser. Le moment était si serein, si doux, j'ai senti sa joue chaude contre la mienne, réconfort des vivants, avant d'échanger des sourires silencieux. Je redoutais la cérémonie parce que les dernières auxquelles j'avais assisté furent catastrophiques, tant les hommes d'église s'étaient montrés à côté de la plaque. Une musique et des discours froids, impersonnels, déprimants. Mais ce matin, la famille avait décidé de ne passer que des musiques chères à la personne décédée, et de lire seulement deux textes en sa mémoire. Des frissons m'ont parcouru l'échine quand j'ai entendu les mots lus en espagnol et les vieilles mélodies madrilènes, une ambiance me rappelant celle de certains films d'Almodovar. Aussi à cause des personnes composant l'assistance, de leurs visages dignes, de leurs traits marqués et de la tendresse mesurée de leurs gestes.

En sortant, le soleil et un souffle tiède remplissaient l'espace, le rendaient accueillant et confortable. Sur le chemin du retour, longeant les rives de la rivière tranquille, j'avais le sentiment de revenir d'un
long voyage.

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dimanche 8 avril 2007

Entre deux eaux

Une vive panique, une angoisse sourde, quand je n'ai pas réussi à rassembler mes pensées dans la naissance du jour aperçue au fond d'un appartement ravagé, j'avais eu tellement de plaisir à voir ces visages, à entendre ces voix, ces rires, à entendre des tas de choses drôles et tendres, le sentiment d'avoir été invité auprès de personnes très belles (rassemblées en l'honneur d'une très belle personne) sans que j'aie rien fait pour le mériter, bien au contraire, alors quand j'ai vu l'aube se lever sur cette si précieuse nuit, c'était comme un regret de ne pas plus appartenir à ce monde que ça ; cette fois-ci j'étais même désespéré de voir revenir une autre journée.

Après deux petites heures de "récupération" je l'ai retrouvée, toute ma petite vie, et je me demandais sérieusement comment j'allais pouvoir gérer les événements, cassé comme j'étais, et tellement à mille lieues de mon univers. On a commencé doucement dans l'air du lac, le sable que les enfants aiment toujours autant entasser dans des seaux pour construire des forteresses croulantes ; le cri des canards et les déchirements des vagues sur la plage. Après trois heures de plein air et des visages rosis par une brume aveuglante, mon petit homme a investi le large terrain devant mon chez-moi pour y dénicher des asticots, je lui avais promis de l'emmener à la pêche et une promesse ne s'oublie jamais, principe de base. Non pas que je sois un expert en la matière mais en l'occurrence c'était moi qui détenais le savoir après avoir passé 45 minutes dans une boutique spécialisée à me faire expliquer le maniement du moulinet, la technique du bouchon et l'art de lancer la ligne - j'avais plutôt bien accueilli sa demande d'une canne à pêche pour son cadeau d'anniversaire, toujours mieux qu'une playstation, je m'étais dit (naïf, jusqu'au jour où il faut y aller).

J'ai ainsi pu découvrir à loisir le spectre étonnant de ma toute nouvelle voix de pochtron (genre GéraaââArd de Coluche), moi qui d'habitude aime utiliser mon timbre le plus doux pour m'adresser à ma progéniture, j'oscillais entre suraigus et basses vibrantes dans ma première expérience de moniteur de chasse au poisson "Nan mais lève ta canne fais gaffe à ta ligne non pas comme çaaaaâa 'tention pu'perlipopette tu tiens vraiment à te faire un piercing au hameçon ?", deux garçons maladroits aux prises avec une perche de 2m70 devant un public de filles hilares, épique.

(...)

Le soir venu, j'y étais bien retourné, dans ma réalité, quand je retrouvais la tendresse familière de petits bras enserrant mon cou, les sourires de complicité qui ne naissent qu'après avoir vécu une journée comme celle-ci. Et finalement, avant de sombrer pour de vrai, il fallait encore que je l'écrive. Juste avant de voir se fondre dans le silence nocturne les dernières étincelles de la nuit grisante et inconsciente.

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En fait

De toute ma vie
Je n'aurais jamais fait
Que rêver
'Juste'
D'être
Un AUTRE

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mardi 3 avril 2007

Toubib (or not)

Son visage a pris les traits d'une moue de déception. Il m'a regardé en baissant les extrémités supérieures de ses sourcils, m'a fixé dans les yeux pendant un moment qui m'a paru interminable, puis a fait mine de consulter à nouveau son dossier.
Long soupir.

- Moi je sais pas quoi vous dire.
- ...
- Si vous voulez prendre des risques...

Regard appuyé, par en-dessous, sourcils froncés.

- Des risques ?
- Oui, je vous ai déjà dit. Si vous voulez récupérer complètement votre bras. Faudrait être sage.
- Mais j'estime avoir été sage ! Je suis resté tranquille ce week-end.

Le roi de la mauvaise foi, c'est moi.

- Alors votre gilet ? Pourquoi vous n'avez pas votre gilet ?

Je lui souris mais il reste de marbre. Il parle de l'ortho-gilet. Cet objet de torture, cette camisole de force couleur lie de vin qui me rend fou après 10 minutes d'utilisation.

- Mais vous savez docteur, ça va déjà beaucoup mieux !
- Monsieur Frisson ! Votre épaule ! Je le vois, la tenue de votre épaule n'est pas la tenue d'une épaule qui va bien !

Aïe, il m'a coincé, je remonte alors discrètement mon épaule gauche, mais il est trop tard pour corriger le tir. Mon sourire se change en grimace de regret, je me demande si il voit bien tout le remord qui me ronge maintenant. Mais lui, pas indulgent du tout, garde son oeil sévère.

- La semaine prochaine, je vous ferai passer un IRM.
- IRM ? Vraiment ?
- Monsieur, je crois que vous n'avez pas bien compris...

J'aurais donné n'importe quoi pour échapper à son lent rappel des faits, toujours sur ce ton moralisateur. Comme je déteste la morale ! J'ai l'impression de faire un bond dans le passé, dans le côté obscur de l'enfance, avec ses reproches de maître d'école. Mauvais trip. Et lui semble vouloir faire durer le plaisir. Déçu, il a l'air vraiment déçu, lui qui était prêt à m'attribuer le prix du meilleur patient de l'année - sympa, affable et toujours de bonne humeur, je viens de passer à la dernière place de son estime.

Bon, tu me les signes mon ordonnance et mon arrêt de travail, que je puisse passer à autre chose ?

- Vous avez des questions ?
- Non. (J'ai juste très envie de quitter très vite votre cabinet).

En fait, si. Comment on fait pour kamasutrer avec votre ortho-gilet de m**** ?

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juin juillet août

Je n'ai jamais autant désiré voir arriver l'été que cette année. J'ai envie de cuire, de m'étourdir, de baigner dans l'éclat aveuglant du jour, dans les limbes d'un air chauffé à blanc. Que le temps se fixe sur un instantané, le soleil comme un grand flash permanent, que la lumière se porte partout. Je verrai la vie se figer, ralentir pour survivre, chercher l'économie du moindre effort. Avoir l'impression que vivre, c'est déjà bien, et que je sois excusé de ne rien poursuivre d'autre.

J'aimerais une pause.

M'arrêter un moment sur le grand chantier de ma vie, comme un peintre sur  sa toile. Y-a-il une saison meilleure que l'été pour prendre du recul ? Au milieu de l'immobilisme, au moment où je regarderai mes doigts de pied nus s'étirer dans la moiteur du ciel, quand j'aurai retrouvé mon corps exactement, alors je saurai si tout cela est bon.

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