Il ne faut pas être claustrophobe dans ce tram à cette heure-ci, coincé entre les passagers sur ma gauche, et à ma droite une vitre à demi opaque sur laquelle s'étalent des traces de gras, ou de laque, je n'ai même pas envie de savoir. On se retrouve seul avec ses émotions, il est impossible de les fuir, au moins symboliquement, on se retrouve noyé dans son propre jus.

Dans ce tram, je me rapproche d'Elle, enfin. Ma nouvelle notion de la relativité : l'univers n'a pas de haut, pas de bas, ni de gauche ni de droite. Mais il a un sens : plus près d'Elle ou plus loin d'Elle. Avec des émotions liées à l'éloignement, et d'autres liées au rapprochement.

Quand on s'éloigne l'un de l'autre, le vide s'installe. Un manque qui manifeste très vite le besoin d'être comblé. Ça peut être une douleur sourde, ou aigue, une panique, une angoisse, une demande expresse de mon être dont je découvre toujours un peu plus les contours, un nouveau continent qu'Elle a conquis d'avance, qui Lui appartient, qui Lui obéit, qui vit pour Elle.

Un dialogue de sourds s'installe alors entre la raison et l'inconscient. La raison est désolée mais elle est au courant de ce qu'est la réalité, et tente de persuader l'inconscient avec ses arguments emplis de sagesse et d'expérience concluant à la résignation à l'éloignement.

Cependant l'inconscient s'en contrefout. Il y a assez de circonstances où il se fait oublier, où il dort tranquille dans des tréfonds obscurs. Mais d'Elle, il ne peut plus se passer. C'est un refus catégorique. Il faut La retrouver. Alors il actionne les leviers sur lesquels il a une emprise. Si la raison garde le contrôle final sur les actions, lui agit en sous-marin. Dans le ventre où il crée des vertiges, des serrements, des rayonnements de douleur ; dans l'antre même de la raison, la boîte crânienne, où il paralyse les pensées en augmentant la pression sanguine, à moins que ce ne soit en interférant dans l'activité électrique.