lundi 23 avril 2007
Bonnie Prince Billy
Il y avait déjà que je venais de passer encore un délicieux week-end avec mes anges et que je portais encore dans ma chair l'empreinte de leurs yeux clairs et de leurs sourires tendres.
Il y avait déjà de se retrouver dans ce lieu un dimanche soir, on était parti comme on part en vacances, et arrivé dans une petite maison dans la prairie, je n'aurais pas été étonné de voir un Charles Ingalls suisse allemand venir s'installer au comptoir pour se désaltérer après une journée passée aux champs. Des cris d'enfants, des arbres en fleurs, l'haleine chargée de la campagne et des sourires partout sur les lèvres.
Il y avait déjà d'être avec des personnes que j'aime, présences douces et précieuses.
Il y a eu cet homme qui a chanté tout près de nous, j'ai été surpris dès le moment où il a commencé à toucher sa guitare, il a allumé quelque chose au fond de mes tripes, d'abord un brasier, la musique m'est arrivée dessus comme un nuage chaud et plein de sensations agréables ; après une chanson, j'avais l'impression d'avoir vécu l'intensité d'un concert entier, et après la troisième j'ai pensé comme mon voisin que tout avait été dit, que je venais de vivre la plus belle expérience musicale de ma vie et qu'il n'y avait plus qu'à rentrer chez soi pour garder cet instant bien au chaud, précieusement. Mais le bonhomme n'en avait pas fini avec nous, le brasier est devenu braise, et par sa voix immense, par ses gestes ronds et grâcieux de sa main sur ses cordes, le caillou brut et brûlant s'est sculpté au fil des minutes, s'affinant jusqu'à me laisser retrouver mes esprits, la conscience de mon corps et de ce qui m'environnait que l'instant rendait intime, les lumières rouge et verte dans le plastique distordu des bouteilles d'eau posées à terre, le manche de la basse qui me caressait parfois l'épaule, le sourire de mes comparses que je prenais plaisir à observer du coin de l'oeil, les contours des visages des musiciens.
Puis je me suis dit que j'avais furieusement envie de vivre, de chercher encore cette beauté partout, et sachant qu'il était parfois possible de toucher à l'absolu, même si cela devait être rare, j'essaierai encore, et encore.
dimanche 22 avril 2007
En quatre lettres (variations sur le même thème)
Il est facile de se mettre en danger quand il fait beau me mettre en danger c'est toujours ce que je cherche à faire me déstructurer ne jamais adhérer à rien complètement ne pas avoir de fond embrasser toutes les causes faire vaciller mes certitudes ça fait longtemps que je ne sais plus qui je suis du vent derrière la belle façade d'une apparente sagesse seulement parfois je laisse entrevoir ma folie à l'autre souvent l'autre a peur alors je referme vite mon squelette anguleux sur ma sphère de vide il est facile d'être heureux et libre sous le soleil c'est ce que je me dis sur cette terrasse après avoir arpenté le bitume et la terre je marchais sans sentir la distance le temps le poids de mon corps dans mes yeux devenus verts sans fond s'immergent encore de longues perspectives je suis heureux je le pense le vent et la lumière chaude sur mon visage le charivari des oiseaux la vibration de la vie c'est facile si facile quand le ciel est bleu le ciel justement se couvre et je ne peux m'empêcher de me demander si ça va durer encore longtemps jusqu'au jour où il y aura de la pluie ou en novembre ou quand je serai vraiment seul tu sais quand il n'y aura rien de prévu pour plus tard ou quand j'aurai épuisé toutes mes envies je pense que le temps viendra
où
bien qu'aujourd'hui j'aurais tendance à me croire à l'abri à croire que je sais être heureux en n'attendant rien de personne ou plutôt que je sais tout attendre je ne peux toutefois pas me retenir de douter quand je vois le gris tarir la ville douter que j'aurai encore assez de ressources pour tenir la barre quand valsera tout ce que j'aurai envoyé valser
puis
rappel que quoi qu'il arrive je tiendrai toujours en deux fois deux quatre lettres la dernière chose en laquelle je tiens dur comme fer quand ils viennent se serrer contre moi dans la grâce dans l'évidence quand je la retrouve au matin qui ronfle bruyamment sur mon torse elle a pris ses peluches une dans chaque main a traversé l'appartement obscur s'est couchée sur moi pendant mon sommeil alors quand j'ouvre l'œil mon nez dans ses cheveux j'étouffe dans son cou une larme silencieuse ils ne la sentent jamais la larme ineffable qui me fait sentir le fond sentir que j'ai pied et à ce moment précis je peux dire mais seulement à ce moment, qui je suis, en quatre lettres
mardi 10 avril 2007
Arrêt
Sur les pierres, tout en continuant de marcher sous les arbres immenses, j'ai commencé à lire les inscriptions, ce que je n'avais jamais fait je crois. Je ne me souviens d'ailleurs plus de la dernière fois que j'avais parcouru les allées d'un cimetière. Des mots touchants, à papa et maman, vous étiez la bonté même, ou tendrement, toujours dans mon souvenir. La mort est partout autour, et pourtant, la mort est légère, elle n'est plus vêtue que de la soie fragile et translucide des bons souvenirs.
J'ai rejoint le petit groupe de personnes assemblées au bout de l'allée et attendu que ma collègue soit seule pour aller l'embrasser. Le moment était si serein, si doux, j'ai senti sa joue chaude contre la mienne, réconfort des vivants, avant d'échanger des sourires silencieux. Je redoutais la cérémonie parce que les dernières auxquelles j'avais assisté furent catastrophiques, tant les hommes d'église s'étaient montrés à côté de la plaque. Une musique et des discours froids, impersonnels, déprimants. Mais ce matin, la famille avait décidé de ne passer que des musiques chères à la personne décédée, et de lire seulement deux textes en sa mémoire. Des frissons m'ont parcouru l'échine quand j'ai entendu les mots lus en espagnol et les vieilles mélodies madrilènes, une ambiance me rappelant celle de certains films d'Almodovar. Aussi à cause des personnes composant l'assistance, de leurs visages dignes, de leurs traits marqués et de la tendresse mesurée de leurs gestes.
En sortant, le soleil et un souffle tiède remplissaient l'espace, le rendaient accueillant et confortable. Sur le chemin du retour, longeant les rives de la rivière tranquille, j'avais le sentiment de revenir d'un long voyage.
dimanche 8 avril 2007
Entre deux eaux
Une vive panique, une angoisse sourde, quand je n'ai pas réussi à rassembler mes pensées dans la naissance du jour aperçue au fond d'un appartement ravagé, j'avais eu tellement de plaisir à voir ces visages, à entendre ces voix, ces rires, à entendre des tas de choses drôles et tendres, le sentiment d'avoir été invité auprès de personnes très belles (rassemblées en l'honneur d'une très belle personne) sans que j'aie rien fait pour le mériter, bien au contraire, alors quand j'ai vu l'aube se lever sur cette si précieuse nuit, c'était comme un regret de ne pas plus appartenir à ce monde que ça ; cette fois-ci j'étais même désespéré de voir revenir une autre journée.
Après deux petites heures de "récupération" je l'ai retrouvée, toute ma petite vie, et je me demandais sérieusement comment j'allais pouvoir gérer les événements, cassé comme j'étais, et tellement à mille lieues de mon univers. On a commencé doucement dans l'air du lac, le sable que les enfants aiment toujours autant entasser dans des seaux pour construire des forteresses croulantes ; le cri des canards et les déchirements des vagues sur la plage. Après trois heures de plein air et des visages rosis par une brume aveuglante, mon petit homme a investi le large terrain devant mon chez-moi pour y dénicher des asticots, je lui avais promis de l'emmener à la pêche et une promesse ne s'oublie jamais, principe de base. Non pas que je sois un expert en la matière mais en l'occurrence c'était moi qui détenais le savoir après avoir passé 45 minutes dans une boutique spécialisée à me faire expliquer le maniement du moulinet, la technique du bouchon et l'art de lancer la ligne - j'avais plutôt bien accueilli sa demande d'une canne à pêche pour son cadeau d'anniversaire, toujours mieux qu'une playstation, je m'étais dit (naïf, jusqu'au jour où il faut y aller).
J'ai ainsi pu découvrir à loisir le spectre étonnant de ma toute nouvelle voix de pochtron (genre GéraaââArd de Coluche), moi qui d'habitude aime utiliser mon timbre le plus doux pour m'adresser à ma progéniture, j'oscillais entre suraigus et basses vibrantes dans ma première expérience de moniteur de chasse au poisson "Nan mais lève ta canne fais gaffe à ta ligne non pas comme çaaaaâa 'tention pu'perlipopette tu tiens vraiment à te faire un piercing au hameçon ?", deux garçons maladroits aux prises avec une perche de 2m70 devant un public de filles hilares, épique.
(...)
Le soir venu, j'y étais bien retourné, dans ma réalité, quand je retrouvais la tendresse familière de petits bras enserrant mon cou, les sourires de complicité qui ne naissent qu'après avoir vécu une journée comme celle-ci. Et finalement, avant de sombrer pour de vrai, il fallait encore que je l'écrive. Juste avant de voir se fondre dans le silence nocturne les dernières étincelles de la nuit grisante et inconsciente.
En fait
De toute ma vie
Je n'aurais jamais fait
Que rêver
'Juste'
D'être
Un AUTRE
mardi 3 avril 2007
Toubib (or not)
Son visage a pris les traits d'une moue de déception. Il m'a regardé en baissant les extrémités supérieures de ses sourcils, m'a fixé dans les yeux pendant un moment qui m'a paru interminable, puis a fait mine de consulter à nouveau son dossier.
Long soupir.
- Moi je sais pas quoi vous dire.
- ...
- Si vous voulez prendre des risques...
Regard appuyé, par en-dessous, sourcils froncés.
- Des risques ?
- Oui, je vous ai déjà dit. Si vous voulez récupérer complètement votre bras. Faudrait être sage.
- Mais j'estime avoir été sage ! Je suis resté tranquille ce week-end.
Le roi de la mauvaise foi, c'est moi.
- Alors votre gilet ? Pourquoi vous n'avez pas votre gilet ?
Je lui souris mais il reste de marbre. Il parle de l'ortho-gilet. Cet objet de torture, cette camisole de force couleur lie de vin qui me rend fou après 10 minutes d'utilisation.
- Mais vous savez docteur, ça va déjà beaucoup mieux !
- Monsieur Frisson ! Votre épaule ! Je le vois, la tenue de votre épaule n'est pas la tenue d'une épaule qui va bien !
Aïe, il m'a coincé, je remonte alors discrètement mon épaule gauche, mais il est trop tard pour corriger le tir. Mon sourire se change en grimace de regret, je me demande si il voit bien tout le remord qui me ronge maintenant. Mais lui, pas indulgent du tout, garde son oeil sévère.
- La semaine prochaine, je vous ferai passer un IRM.
- IRM ? Vraiment ?
- Monsieur, je crois que vous n'avez pas bien compris...
J'aurais donné n'importe quoi pour échapper à son lent rappel des faits, toujours sur ce ton moralisateur. Comme je déteste la morale ! J'ai l'impression de faire un bond dans le passé, dans le côté obscur de l'enfance, avec ses reproches de maître d'école. Mauvais trip. Et lui semble vouloir faire durer le plaisir. Déçu, il a l'air vraiment déçu, lui qui était prêt à m'attribuer le prix du meilleur patient de l'année - sympa, affable et toujours de bonne humeur, je viens de passer à la dernière place de son estime.
Bon, tu me les signes mon ordonnance et mon arrêt de travail, que je puisse passer à autre chose ?
- Vous avez des questions ?
- Non. (J'ai juste très envie de quitter très vite votre cabinet).
En fait, si. Comment on fait pour kamasutrer avec votre ortho-gilet de m**** ?
juin juillet août
Je n'ai jamais autant désiré voir arriver l'été que cette année. J'ai envie de cuire, de m'étourdir, de baigner dans l'éclat aveuglant du jour, dans les limbes d'un air chauffé à blanc. Que le temps se fixe sur un instantané, le soleil comme un grand flash permanent, que la lumière se porte partout. Je verrai la vie se figer, ralentir pour survivre, chercher l'économie du moindre effort. Avoir l'impression que vivre, c'est déjà bien, et que je sois excusé de ne rien poursuivre d'autre.
J'aimerais une pause.
M'arrêter un moment sur le grand chantier de ma vie, comme un peintre sur sa toile. Y-a-il une saison meilleure que l'été pour prendre du recul ? Au milieu de l'immobilisme, au moment où je regarderai mes doigts de pied nus s'étirer dans la moiteur du ciel, quand j'aurai retrouvé mon corps exactement, alors je saurai si tout cela est bon.
lundi 2 avril 2007
La dalle
Le pied que je prends à écouter The Bends ce matin ! Cela faisait longtemps, une vraie collision entre la musique et mes neurones. Avis de tempête. Implosion, orage interne.
J'ai faim. Dans mon ventre, ma tête, j'ai l'impression que tout est réduit à l'état gazeux, bouillonnant d'envies, de désirs. Difficile de décrire ces picotements intérieurs, c'est doux, chaud, ça pétille, comme un éclatement de bulles au ralenti.
Envie d'un corps à embrasser, d'une route à tracer, de grands espaces, de l'air de la mer en plein visage, de la brûlure du soleil. La vie déborde, m'emporte. Insoutenable légèreté de l'être.
Je crie famine.
dimanche 1 avril 2007
Joe
Et puis ça c'est bon aussi.
(je cherchais 50ft Queenie toujours de PJ Harvey mais y'a pas sur radioblog)
Scarlet's Walk
Pour moi il s'agit du meilleur album de Tori Amos. Peut-être même du meilleur album que je possède, dans le sens où je peux l'écouter en boucle plusieurs jours de suite et renouveler régulièrement l'expérience sans m'en lasser. Sans sauter de plage. Tori y est juste cynique comme il faut, mais elle semble surtout céder un peu à la douceur, laisser s'exprimer de l'indulgence dans son monde désabusé. Un petit conte, pas tout rose, mais un conte quand même.