mercredi 28 février 2007
Je lis
Je râlais déjà un peu en pensant que dans ma ville, il y a peu d'endroits publics où l'on peut lire, le soir. Et puis après seulement 50 mètres de marche, j'ai trouvé un endroit où la musique était tout-à-fait écoutable, où la bière était bonne bien que trop chère, où ça parlait anglais de sorte à ce que j'aie une délicieuse impression de dépaysement.
Les Chroniques japonaises de Nicolas Bouvier sont un peu ardues dans les premières pages, l'histoire du Japon y est rapidement parcourue, et je me suis un peu perdu dans ces divinités et ces empereurs dont la logique échappe. Il faudra que je relise tout cela pour mieux l'intégrer, parce que cette contrée est véritablement fascinante. Après avoir passé les premiers chapitres, le ton change, l'auteur semble prendre un vrai plaisir à écrire et laisse s'échapper quelques perles d'ironies et des détails croustillants, des réflexions qui font sourire et donnent envie d'offrir encore d'autres pages à la lueur de la bougie qui frétille, là, devant moi, sur la table.
Morceau choisi :
Kyoto, temple du Ryo-an-ji
le 3 avril 1964
Trois américaines mûres, solidement chapeautées, corsetées et équipées de caméras - de l'espèce qui vous digère en une journée une douzaine de temples et une ou deux résidences impériales sans même sentir leur estomac -, s'installent devant le fameux "Jardin de pierres", bien résolues à n'en faire qu'une bouchée. Soleil d'avril blanc et sournois ; quant au jardin (une des manifestations les plus parfaites de l'esthétique du Zen), c'est quelques rocs aux formes tourmentées choisies avec un soin jaloux par des "spécialistes" voilà bientôt cinq cents ans et merveilleusement disposés sur un éblouissant fond de sable blanc. Cela et cela seulement. Chaque élément de ce microcosme a sa signification traditionnelle : la mer de nuages, le rocher de la grue (félicité), celui de la tortue (longévité), etc., ainsi qu'une jeune fonctionnaire du Japan Travel Bureau l'explique à ces dames. Exposées d'une voix docile par cette personne en bonnet de police, ces allégories prennent quelque chose d'un peu plaqué et benêt. Devant la perplexité de ses clientes, le guide ajoute qu'il ne faut pas attacher trop d'importance à cette symbolique, que le jardin est un chef-d'oeuvre d'abstraction pure, un instrument de méditation qui permet à chacun d'y laisser flotter librement son esprit.
"Cute little garden" disent les trois dames, et la plus résolue conclut d'une voix de stentor : "As I look at those rock patterns, I can't help thinking of... Jesus Christ." (! ?)
J'ai bien peur avec Kipling, que cet Ouest (ce Middle West) et ce Est ne se rencontrent jamais.
Proprement délicieux, non ?
mardi 27 février 2007
Des-routes
A midi, le ciel s'est refermé sur moi, je ne voyais plus que du gris fade, des vagues d'eau jetées sur les trottoirs, les gens qui couraient, le bitume violemment éclaté par une légion de gouttes. Ma tête aussi semblait se recroqueviller sur mes pensées, je me sentais à l'étroit, confiné, pressé dans une sourde avalanche d'angoisse et de soudaine solitude. A la radio il y avait Roads, le filet de voix de Beth me traversait la tête comme une aiguille qui transperce un membre, laissant derrière elle une sensation froide et piquante. Puis la triste oppression des nappes de violon sur mes tempes, de façon à ce que je ne pouvais que me laisser aller dans une sombre lancinance. J'ai une histoire avec cette chanson, elle me tombe toujours dans les oreilles à des moments où les fils de ma vie se resserrent, se nouent et forment une charnière dans laquelle je m'étrangle doucement. Heureusement, les charnières ne sont qu'un passage. Mais sur le moment, qu'est-ce que ça fait mal.
vendredi 23 février 2007
14 du 2, à mon tour
C'était le soir de la Saint Prout*. On avait atterri dans une autre jolie petite ville de bord de mer. Mon p'tit gars était préoccupé : comment allait-on trouver un restaurant libre et praticable le soir de la fête des amoureux ? Je crois que ça lui faisait peur de nous imaginer entourés de couples enlacés et baisouilleux. Meuh non je lui ai dit. Cependant, en prospectant une première fois les lieux en début de soirée, j'avoue qu'il y avait de quoi attraper la trouille. Imaginez un joli port de plaisance orné d'une dizaine de restaurants, tous semblant participer au concours de la décoration la plus kitsch et dégoulinante de l'année. Coeurs en cartons, guirlandes de Cupidons, avalanche de chandeliers style Monoprix 20ème. Ecoeurant. On est rentré à l'hôtel l'âme sombre et la mine déconfite.
Mais le soir venu, juste avant l'heure de manger, le miracle. Un déluge. Des trombes d'eau. Les rues étroites et pentues de la ville se sont vite transformées en torrents impétueux. Impraticables pour le moindre escarpin ou autre tenue de soirée. A la maison, qu'ils passeront la sainte soirée, les bécoteux, devant l'émission chansons d'amour avec orchestre symphonique de TF1.
On est sorti l'air triomphant. On avait plus qu'à choisir le restaurant qui avait le moins chargé la dose. On a trouvé. Même pas un petit coeur dans la vitrine. Normal, les trois adorables serveuses étaient célibataires. Béni des dieux, je te dis.
* (c) M'dame Jo. Depuis que j'ai lu cette dénomination chez elle l'année dernière, je ne jure que par elle.
jeudi 22 février 2007
Route, extraits
Camargue, hors saison. Quittés, les autoroutes et les horizons saturés d'humanités. Terres plates, nues, étangs brillants sous le soleil du soir. Plus besoin de mots, juste la voix de Joseph Arthur, et le flux du vent sur les vitres. Une ville où aucune maison ne semble vouloir dépasser l'autre. La mer. Depuis ici on pourrait relier tous les ports du monde. Instant où l'on s'arrête, remplit ses yeux, se tait. Je fourre mes chaussettes dans mes chaussures - sensation du sable sous les pieds, éclat de froid quand l'eau rattrape ta course, rires et coquillages. Les rues s'évident, règne des chats curieux et étonnés, rideaux de fer à moitié tirés, senteurs livides d'une fin de journée après le calme d'une semaine de février. Encore un peu le bruit de vent, au-dessus des toits. Demi ombre d'une église, les yeux s'habituent à la lueur des cierges, figures naïves ou pleines de mystère, on aimerait croire à toutes ces légendes. La lumière est discrète, mais la lumière est ardente, sans éblouir, elle envahit lentement, par sa chaleur et son odeur fines et vibrantes.
Le soir après avoir attendu que les trois respirations furent endormies, je suis sorti sur la pointe des pieds. S'éloigner un peu du mas entouré seulement de verdure et d'eau, dans l'obscurité profonde. Je ne m'attendais pas à trouver les étoiles si proches. Un tapis de poussières blanches. Depuis les villes elles paraissent tellement lointaines. Ici l'infini devient intime, te touche presque, tu en fais partie. Suis resté un bon moment dans ce cocon de lumière. De temps en temps, le nasillement d'un canard, suivi d'un plongeon bruyant et liquide. Retrouver la douceur d'une maison qui devient sienne, remonter une dernière fois les couvertures sur leurs menus corps, membres joints ou écartés, lourds, impassibles. Ils ont des visages de chérubins, yeux fermés, joues rougies et gonflées par le sommeil.
Alors, s'endormir comme une flamme quand elle n'a plus de cire.
mercredi 21 février 2007
En puissance
J'ai beaucoup de peine à m'arrêter quand je commence un paquet de bonbons au gingembre. Si ces machins-là sont réellement aphrodisiaques, je vais être un vrai danger public en sortant du boulot ce soir (effet conjugué avec le printemps la montée de sève de février le manque tout ça).
lundi 19 février 2007
En bref
Je n'arrive pas à trouver de mots pour décrire les jours que je viens de vivre. Une aventure d'une petite semaine seul avec mes anges dans le sud de la France, sans projet, sans calendrier, juste de l'insouciance et des envies. La vie comme un road movie. L'écrire, ce serait comme aller soulever des pierres immenses au fond d'une mer encore agitée. Alors, juste dire bêtement que la vie parfois, ce n'est pas plus compliqué que donner de l'amour et en recevoir au centuple en retour.
vendredi 9 février 2007
Ouf
Dans google, je suis repassé avant le site de
Puppy et Frisson - Pension pour chiens et chats - Toilettage
L'honneur est sauf.
Délicatesse
Commencer et finir mes journées dans la douceur. Elle est très généreuse et distille des bouts de son âme, dans sa bien nommée partie publique (avant ça s'appelait partie gratuite, ce n'est pas un hasard). Grâce à elle et à son incomparable culture musicale, j'écoute quotidiennement Joseph Arthur, Bonnie Prince Billy et Stuart Staples (ce n'est qu'un début) pour recentrer ma vie dissolue et éparpillée. C'est fou ce que la musique que l'on écoute peut changer la couleur de son existence. Alors, je commence, et je finis mes journées dans la douceur.
mercredi 7 février 2007
Soir de ville
J'ai quitté l'étroitesse des rues, la circulation dense, le flot continu de piétons, et après quelques pas sur une place immense, ralenti et savouré cette délicieuse distance entre la ville et moi. Les sons et les mouvements partout autour, en arrière-plan. L'odeur de la ville, le soir. Après qu'une journée soit passée, quelques relents de vie traînent au-dessus des odeurs de friture qui s'échappent déjà des cuisines des restaurants. Le paysage n'est qu'une fuite, celle des ombres grandissant au bout des chemins, celle des lueurs qui fondent derrière les édifices, celle des véhicules emportant des employés pressés de rentrer. La ville se vide, se fait rumeur, chuchotement. Pour moi, elle s'emplit de cette atmosphère intime qui durera jusqu'au matin. Elle n'étouffe plus, respire enfin. Elle s'emplit de mots, de ces mots qui viennent tout seuls, naturellement appelés par chaque pas, mouvement de bras, regard. Marcher pour n'aller nulle part, insuffler le calme revenu. Un goût de liberté. Jusqu'au matin.
lundi 5 février 2007
La télévision
Ce dimanche à la télévision il y a avait ce film américain (Bye bye love) un peu naïf que j'ai pourtant suivi avec une quasi fascination, tellement les scènes décrites me rappelaient des éléments très précis de ma vie, alors qu'ici en Europe Suisse quand j'ose évoquer juste un tout petit peu mon quotidien de père divorcé on me regarde souvent avec de grands yeux "étonnés" (oui, c'est un euphémisme).
Fascination également devant la beauté du visage de Marilyn dans les photographies de Milton H Green, mêlée à une sorte de malaise face aux sourires forcés et aux poses caricaturalement suggestives qu'elle offrait à la foule avide de cette image malsaine et artificielle créée par Hollywood. Elle est partie à NY. Pour mieux voir son visage qui semblait s'épanouir, je me suis approché de mon écran. Magnifique Marilyn, obsédante. Et puis, sur certains clichés, ses traits s'évanouissaient pour laisser place aux tiens. J'aurais voulu te photogaphier dans ces poses, t'offrir ce regard plein de tendresse sur ton visage d'ange. Je me suis dit que je devenais fou. Et puis, cette phrase : j'ai toujours l'impression de n'être rien, alors je deviens une autre. Et mon sang s'est glacé quand le reportage a abordé le thème de son père absent, toujours lui, et j'ai su pourquoi j'avais envie de tout donner à Marilyn, toute ma chaleur. Et que Marilyn devenait toi.